
Les Sorcières de North Hampton




Le 21 juin 2012
Introduction :
C’est avec grand plaisir que je publie sur mon blog une interview de Kristin Cashore, qui a reçu de nombreux prix et a été encensée par la critique pour ses romans Graceling (2008) et Rouge (2009). Je pense que peu d’auteurs contemporains ont connu un succès aussi fulgurant que Kristin Cashore avec son premier roman, Graceling, qui raconte l’histoire d’une héroïne forte et indépendante (sans pour autant laisser de côté les intrigues amoureuses) et pose les jalons d’une nouvelle littérature fantastique d’aventures pour jeunes adultes.
L’interview d’aujourd’hui porte sur Bitterblue, le troisième roman de l’auteur, qui ramène le lecteur dans le monde de Graceling et de Rouge. Vous vous rappelez sans doute que, le 29 avril dernier, j’avais publié un article sur Bitterblue dans la rubrique « Tout juste arrivé », dans lequel j’avais écrit :
« J’apprécie les qualités narratives de Kristin Cashore […] J’ai hâte de voir de quelle manière elle abordera l’histoire de Bitterblue ».
Je peux d’ores et déjà vous dire que j’ai adoré Bitterblue. Et j’espère qu’il n’y aura pas de plus bel éloge de ce livre que mon interview de son auteur.
L’interview
Helen : Bitterblue, votre troisième roman, ramène le lecteur dans le monde de Graceling et de Rouge, et plus particulièrement dans le royaume de Monsea, dirigé dans Graceling par Leck, le tyran. Ce livre raconte l’histoire de Bitterblue, la fille de Leck : qu’est-ce qui vous a donné envie de faire de son histoire votre prochain roman ?
Kristin : Il est impossible de dire d’avance d’où va venir l’idée d’un livre. Pour celui-ci, l’inspiration m'est venue d’une façon inédite, que je n’avais jamais expérimentée avec les autres romans que j’ai écrits ou tenté d’écrire. J’ai eu l’impression d’être touchée par la foudre ; c’est d’ailleurs la raison pour laquelle je me rappelle exactement où je me trouvais quand ça s’est produit : j’étais au soleil, sur le balcon qui surplombe la cour de la partie principale de la bibliothèque publique de Jacksonville, en Floride, en pleine conversation téléphonique avec ma mère. J’étais en train de lui dire que je ne savais pas encore ce que j’allais écrire une fois la rédaction de Rouge achevée. Sa réponse a été à peu près celle-ci : « Tu sais lequel de tes personnages est intéressant, Kristin ? Bitterblue ! » Quand elle a prononcé ces mots, ç’a été comme si la dernière pièce d’un puzzle se mettait en place, un puzzle dont je n’avais jusque là pas eu conscience ! A ce moment-là, je ne savais pas encore quelle histoire j’allais raconter, mais je savais avec certitude que Bitterblue en serait le personnage principal. C’était assez étrange, pour être honnête. Puis, lorsque j’ai commencé à réfléchir aux détails de l’intrigue et à voir à quoi sa trame devait ressembler, ma compréhension intellectuelle et ma compréhension émotionnelle ont fusionné. Le récit s’est imposé à moi : il s’agissait de la nécessité pour Bitterblue de se confronter à son passé. Peut-être n’avait-elle cessé de me demander de l’aider à raconter son histoire pendant tout ce temps, mais je ne l’avais pas entendue jusqu’au moment où ma mère a prononcé son nom.
Helen : Bitterblue insiste sur les conséquences du règne de Leck sur Monsea, à la fois sur les individus et sur la société dans son ensemble. Etait-ce votre intention dès le départ ou votre trame a-t-telle évolué pendant l’écriture du roman ?
Kristin : J’étais consciente dès le départ du fait que ce livre ne raconterait pas seulement l’histoire de Bitterblue, mais que Leck en ferait lui aussi partie. Je savais qu’il s’agirait de l’histoire des personnes brisées qui entourent Bitterblue et du combat de cette dernière pour ramener son royaume dans la lumière. Il n’aurait vraiment pas pu s’agir d’un autre thème. La jeune reine d’un royaume qui a souffert de la même façon que le peuple de Monsea se trouverait exactement dans la même situation que Bitterblue et une jeune femme ayant vécu les mêmes expériences traumatisantes que la fille de Leck devrait elle aussi affronter son passé afin de s’en affranchir. Cela dit, je ne me suis pas rendu compte de l’obscurité des démons que Bitterblue devrait affronter avant que l’histoire ne soit bien entamée.
Helen : En tant que lectrice, je dois dire que l’histoire racontée dans Bitterblue m’a paru extrêmement convaincante : l’impression que les événements du livre sont la conséquence d’actions antérieures confère à l’histoire une cohérence qui m’a séduite. Ce roman se distingue également des deux autres en ceci que, contrairement à Katsa et à Rouge, Bitterblue n’a aucun pouvoir particulier. Est-ce que vous pensez que ça différencie votre roman de ce qu’on trouve habituellement dans la fanstasy pour jeunes adultes ?
Kristin : Je suis un peu gênée de l’admettre, mais je ne suis pas à la page en ce qui concerne la fantasy pour jeunes adultes. J’ai tendance à ne lire aucune œuvre appartenant à ce genre lorsque j’écris, parce que lire de la fantasy en même temps qu’on en écrit risque de créer des interférences et cela peut s’avérer difficile de ne pas se laisser influencer. Et ça fait des années que j’écris de la fantasy sans discontinuer ! Je pourrais parler de polars des heures durant, parce que j’ai lu beaucoup d’œuvres appartenant à ce genre ces derniers temps. Mais je ne connais pas les nouvelles tendances en matière de fantasy pour jeunes adultes.
Je dirais que le processus d’écriture est radicalement différent selon que l’on écrit sur des personnages dotés ou non de pouvoirs magiques. J’ai pu m’identifier à Bitterblue d’une façon plus intense qu’à Katsa ou à Rouge. Ses failles m’étaient plus familières. Pour tout vous dire, au moment où j’ai fini d’écrire ce roman, je la considérais comme ma fille. Cela ne m’est jamais arrivé avec Katsa et Rouge. J’ai beaucoup apprécié d’écrire sur quelqu’un de « normal ».
Helen : En tant qu’auteur, qu’est-ce qui vous plaît le plus chez Bitterblue ?
Kristin : J’aime sa solitude. J’aime sa loyauté. J’aime l’intensité de l’amour qu’elle porte à ses amis. J’aime son implication et sa détermination.
Helen : Oui, c’est indéniablement la Bitterblue dont j’ai fait la connaissance ! J’ai également été impressionnée par sa générosité ainsi que sa « fidélité », la façon dont elle s’efforce de ne pas oublier le passé, de rester fidèle à ses sujets et à ceux qu’elle aime, même ceux qui lui causent un peu plus que de légers désagréments, et pas juste des amis agréables comme Katsa et Po.
En parlant de Katsa et Po, j’ai remarqué que l’amour jouait un rôle central dans Graceling (avec le couple Katsa/Po) et Rouge (avec le couple Rouge/Brigan). Dans Bitterblue, bien qu’il y ait une histoire d’amour, cette dernière n’a pas l’air aussi centrale ni aussi forte que dans les deux précédents romans. Comment cela se fait-il ?
Kristin : Bitterblue est un personnage différent, son histoire est différente. De mon point de vue d’auteur, il n’est pas intéressant d’écrire inlassablement la même chose : une fois que j’ai entrepris de raconter une histoire, je tiens à écrire ce que je perçois comme la vérité. Bitterblue tombe amoureuse pour la première fois et c’est une expérience cruciale pour elle. Elle doit cependant gérer plus de choses que Katsa ou Rouge. Elle définit son identité en fonction des relations qu’elle entretient avec les gens qu’elle aime déjà, avec le passé et l’avenir et, peut-être plus important encore, avec son royaume. Elle a le même âge que Katsa et Rouge lors de leurs aventures respectives, mais elle me paraît plus jeune à bien des égards. Et je pense vraiment qu’il n’est pas exagéré de dire que, pour une reine, les affaires de cœur sont toujours plus compliquées. Donnons-lui du temps…
Helen : Souvenez-vous-en, lecteurs : il ne faut pas écrire inlassablement la même histoire ! Le rôle que les codes et leur déchiffrement jouent dans le roman est un autre aspect de Bitterblue qui m’a vraiment interpellée. Est-ce quelque chose qui vous a toujours intéressée ou avez-vous dû faire de nombreuses recherches pour le livre ? Ou les deux ?
Kristin : Cette question renvoie à l’une des dimensions les plus intéressantes du statut d’auteur de fantasy. Le concept des codes me plaît beaucoup sur le papier, mais leur déchiffrage n’est pas une activité qui m’enchante particulièrement. Je n’apprécie pas vraiment le défi intellectuel que cela représente et je ne les comprends pas toujours. Il arrive souvent, quand j’en croise au gré de mes lectures, que je me lasse et passe au paragraphe suivant. Mais les personnages des livres que j’écris ont des centres d’intérêt sur lesquels je dois me renseigner, même s’ils ne m’attirent pas vraiment. J’ai besoin d’avoir un bon niveau dans le domaine où mes personnages excellent ou, au moins, de recevoir de l’aide afin de pouvoir faire comme si je m’y connaissais ! Bitterblue est meilleure que moi en calcul mental, par exemple, et elle maîtrise beaucoup mieux que moi l’art du chiffrage. J’ai fait énormément de recherches sur ce procédé pour ce livre et ç’a été une expérience agréable ; j’ai pris énormément de plaisir à choisir le genre de codes que je voulais utiliser, à définir l’endroit où je voulais les insérer et ça m’a vraiment plu d’en faire un élément central de mon intrigue. J’ai également reçu l’aide de quelques personnes (le linguiste Nathan Lance, ma sœur Dorothy Cashore et ma mère) et travailler avec eux fut un vrai plaisir. Mais le chiffrage en lui-même a représenté une vraie torture !
Helen : Puis-je vous complimenter pour vos recherches, dans ce cas ? Parce que j’ai trouvé l’aspect « chiffrage » de votre livre à la fois amusant et convaincant. Vous semblez proche de votre mère et de votre sœur : sont-elles vos premières lectrices ou en avez-vous d’autres ?
Kristin : Ca dépend vraiment des fois. Je fais relire mes textes par différentes personnes, selon les besoins du manuscrit. En ce moment, mes premiers lecteurs sont souvent mon éditeur et mon agent, qui ont tous deux la gentillesse et la patience de lire les toutes premières ébauches de mes textes. Une fois que j’ai assez travaillé le manuscrit pour ne pas avoir l’impression de faire perdre leur temps à mes sœurs Dorothy et Catherine, je le leur donne pour relecture. Il se peut qu’un cercle un peu plus large d’amis triés sur le volet lise la version suivante. Ce processus est crucial. Tout feedback, quel qu’il soit, est essentiel. J’espère vraiment que tous en retirent quelque chose, car je ne saurais dire à quel point leur travail m’est d’une aide précieuse ! Mes parents ne lisent souvent que la version finale ou presque finale du texte ; ils sont ainsi les premiers « vrais » lecteurs du livre tel qu’il sera publié. Ce qui représente une façon rassurante de le lancer dans le monde.
Helen : Merci beaucoup, Kristin, d’avoir accepté ma demande d’interview. Comme je l’ai dit dans l’introduction, j’ai adoré Bitterblue : des trois romans que vous avez écrits, c’est sans doute mon préféré. J’ai beaucoup apprécié de travailler avec vous en vue de réaliser cette interview.
Kristin : Helen, merci beaucoup pour ces questions vraiment merveilleuses. J’ai pris énormément de plaisir à y répondre.
Addendum :
Voici la réponse de Kristin Cashore au commentaire et aux questions d’EmmaB (cf ci-dessous).
Commentaire d’EmmaB :
Super interview ! J’ai lu quelques autres interviews de Kristin Cashore au sujet de Bitterblue et c’est la première dans laquelle j’obtiens des réponses aux questions que je me suis posées lors de ma lecture de cet ouvrage. Je continue à m’interroger sur le rôle que jouent les classes dans les livres de Kristin Cashore. Elle a déjà évoqué le rôle de la sexualité/l’identité sexuelle, des dons et de l’origine ethnique dans ses livres. Et les classes et les différences de classes sont un thème récurrent de Graceling, même si l’auteur doit encore créer un personnage n’appartenant pas à l’aristocratie. Kristin Cashore a l’air de ne pas prendre à la légère la question de l’identité et je serais curieuse de savoir (a) pourquoi tous ses personnages sont liés (de près ou de loin) à des monarques (est-ce un trope fantastique ou une action délibérée ?) et (b) ce qu’elle a prévu pour ses futurs personnages.
Réponse de Kristin Cashore :
M’intéresser aux problèmes de classes durant l’écriture de Bitterblue m’a fascinée. Bitterblue est à bien des égards inconsciente de sa situation extrêmement privilégiée et se montre naïve en ce qui concerne les différences qui existent entre elle et Saf, par exemple. J’envisage tout à fait de développer plus avant cette thématique : cela me semble inévitable, compte tenu des idées que j’ai concernant mes prochains livres. Je n’ai pas pour habitude de parler des livres que je n’ai pas encore écrits, aussi vais-je en rester là. Mais c’est un sujet fascinant, sans conteste pertinent dans le monde que j’ai créé ! »
Helen : Merci, Kristin et Emma !