
Les Sorcières de North Hampton




N.K. Jemisin a donné une interview à SFWA, (Science Fiction & Fantasy Writers of America). Voici la première partie !
Les Cent Mille Royaumes est le premier livre de la Trilogie de l’Héritage. Quand est-ce que l’idée de cette série vous est venue ?
A l’origine, j’ai eu l’idée de cette histoire il y a 14 ou 15 ans, quand j’étais étudiante. C’était probablement une sorte de réaction au stress généré par l’écriture de ma thèse ; je me souviens avoir fait un rêve particulièrement vivant mettant en scène des personnages très étranges. L’un était un homme avec des étoiles dans les cheveux. Si vous essayiez de les toucher, votre main ne ferait que passer à travers et vous tomberiez en avant. Un autre personnage était un garçon jonglant avec de magnifiques balles de pierre polie qui, si on les observait mieux, se trouvaient être des planètes. Je me suis réveillée avec un besoin irrépressible de trouver une explication narrative qui engloberait ces personnages. Ces images ont en quelque sorte fusionné avec toute la mythologie qui m’imprégnait depuis des années pour former les dieux emprisonnés.
Quand vous écriviez Les Cent Mille Royaumes, quel était votre processus d’écriture ? A-t-il évolué durant la rédaction ?
Eh bien, j’ai écrit ce roman deux fois. La première fois, au moment où j’ai eu l’idée, c’était de la fantasy épique très traditionnelle : troisième personne, un héros masculin… c’était un voyage entrepris pour chercher le Pouvoir de MacGuffin (La Pierre de la Terre), je crois même qu’il y avait quelques combats à l’épée ici ou là. Très traditionnel et un peu ennuyeux. Ca ne s’est pas vendu (à juste titre) et je l’ai mis de coté. Des années plus tard, je me suis dit que le concept avait une bonne structure alors je me suis débarrassée du reste puis j’ai recommencé en arrêtant de m’ennuyer et de me conformer à la tradition. J’ai tout réécrit comme je sentais devoir le réécrire. Ca revenait pratiquement à utiliser le premier roman comme un plan très détaillé et par ailleurs refaire tout ce qu’il y avait autour.
Ce n’est cependant pas ma manière d’écrire habituelle : qui peut se permettre d’écrire deux fois chaque roman ? D’habitude, je fais un plan détaillé qui fait entre 15 et 20 pages complété par des fiches personnages et quelques notes sur la construction du monde. Parfois, je crée un wiki – c’est ce que j’ai fait avec la Trilogie de l’Héritage pour pouvoir chercher plus facilement les concepts et les mots que j’ai inventés et que j’aurais oubliés entre le livre 1 et le livre 3. Ensuite, j’écris quelques « chapitres-test » pour trouver la bonne « voix de l’histoire » : j’essaye de prendre le point de vue de différents personnages, des tons différents, première et troisième personne, etc. Une fois que je sens que l’un de ces chapitres convient, je commence à écrire pour de bon.
Yeine Darr est le narrateur à la première personne ici. Elle mise à part, quel est votre personnage préféré dans les Cent Mille Royaumes ?
Dans ce livre seulement ? Kinneth. Elle n’est pas vraiment présente en soi dans le livre, mais c’est dans un certain sens le personnage le plus puissant du roman. Je n’aurais pas pu écrire le livre de son point de vue car ce n’est pas vraiment l’histoire des Arameri, mais j’ai essayé de mettre en avant le fait que c’est elle qui tire les ficelles, même depuis sa tombe.
Dans toute la trilogie, mon personnage préféré est Sieh, mais je ne peux pas trop en parler maintenant parce qu’il est le héros du troisième livre et qu’en parler risque de gâcher la surprise.
Dans l’écriture du premier livre, quelle était la partie la plus difficile ? La plus facile ?
L’intrigue politique était probablement la plus compliquée parce que c’est ce qui m’intéressait le moins. J’ai écrit des histoires dont le centre et le but étaient la politique, et quand c’est mon objectif, j’aime écrire à ce propos (les nouvelles de Dreamblood, sont entièrement politiques) mais dans le cas qui nous intéresse, mon but était de jouer avec les archétypes mythologiques. Je suppose que certains lecteurs auraient souhaité l’inverse : plus de politique, moins de mythe, mais je voulais écrire quelque chose qui ne soit pas inspiré par George R.R. Martin or J.R.R Tolkien mais par les mythes et épopées antiques : les histoires d’amour tragicomiques de Zeus pour des hommes et femmes mortelles, Nephtys, la déesse qui a causé les crues du Nil en couchant avec le mari de sa sœur, les aventures sans fin de filous comme Anansi, Loki, Coyote ou Inari, la déesse de la lune, Chang’e, qui a été changée en mortelle pour punir son mari pour avoir tué neuf des enfants de l’Empereur de Jade… Il y a tellement de trucs cools avec les quels s’amuser là dedans ! Comment la simple politique pourrait-elle faire le poids ? Donc visiblement créer la cosmologie et l’intégrer dans l’intrigue était le plus facile pour moi.
Vous considérez-vous comme un auteur lent et méthodique ou rapide et instinctif ?
Je suis rapide quand je ne travaille pas la journée. Hélas, il faut payer les factures et c’est ça qui me ralentit. Si l’on ne prend pas en compte la vitesse, je suis très méthodique. Je commence chaque séance d’écriture par la relecture ce que j’ai écrit avant pour préserver la continuité. J’écris durant plusieurs heures jusqu’à atteindre un quota avant de pouvoir m’arrêter, ou je continue si j’en ai envie, mais je dois au moins atteindre le quota avant de m’arrêter. Après quelques chapitres, je m’arrête et je relis tout ce que j’ai écrit ainsi que le plan pour être sure que je suis sur la bonne voie. Quand la première version est terminée, je la donne à mon groupe d’écriture pour une cession critique un mois plus tard et je la laisse tranquille pour que ça puisse refroidir. J’essaye autre chose, je prends des vacances, n’importe quoi… Ensuite, quand mon groupe d’écriture m’a rendu ses critiques, je relis tout depuis le début et je fais les changements nécessaires.
La suite lundi !