
Sans forme (Le protectorat de l'ombrelle**)




« Quand on demandait à Harlan Ellison : « D’où vous viennent vos idées ? », il répondait par son fameux « Schenectady ». Ellison dénonçait ainsi l’absurdité d’essayer d’identifier un procédé aussi éphémère, multidimensionnel et tout simplement obscur que l’origine d’une idée. Cependant, si la question était : « Où vous viennent vos idées ? », alors la réponse d’Ellison fonctionnerait pour moi.
J’ai vécu à Schenectady. C’est une cité industrielle située sur la rivière Mohawk dans l’État de New York. Elle est célèbre pour avoir été le lieu du Massacre de Schenectady, en 1690, où une armée de Français et d’Amérindiens attaquèrent ce jeune village à minuit, le brûlèrent entièrement et assassinèrent 60 hommes, femmes et enfants encore en pyjama. Elle tire également sa notoriété de Thomas Edison qui la choisit comme siège pour sa jeune société General Electric. Schenectady est construite sur l’ancien territoire du peuple Mohawk, et son nom provient d’une expression Mohawk qui signifie « près des pins ».
J’ai écrit de longs passages de Watcher of the Dead [NDT : son dernier roman en date, la suite du cycle de L’Epée des ombres] dans l’enceinte de cette ville. Et comme la réponse à la question « Où vous viennent vos idées ? » est toujours « où je suis géographiquement située au moment où les idées m’apparaissent », alors mes idées me viennent officiellement de Schenectady.
Voici maintenant quelques petites choses que je connais à propos des idées. Elles surviennent quand vos doigts s’agitent déjà sur le clavier. Elles n’aiment pas les démarrages à froid. Essayer de se forcer à avoir une idée, c’est comme se convaincre de s’endormir : plus vous êtes conscient de votre but, plus il devient difficile à atteindre. Si vous êtes bloqué, la meilleure chose à faire est de vous poser une question commençant pas ces mots « Et si ». Et si le personnage X est poussé de la falaise ? De combien de mètres va-t-il chuter ? Y a-t-il du sable, des rochers ou de l’eau en dessous ? Si X meurt, existe-il un autre personnage susceptible de terminer sa tache ? Ce procédé vous permet de démarrer, de réfléchir sans vous arrêter… et cela vous amène alors des idées.
Comment alimenter ce procédé de générateur d'idées est simple : vous vivez, vous faites attention. Alors, paradoxalement, ne faites pas attention. Cette étape est à rapprocher de la loi « la casserole ne bout jamais quand vous la regardez. » Vous laissez ainsi voyager votre esprit en dehors de la pièce, ou, pour poursuivre l’allégorie, vous laissez mijoter les aliments hors de votre vue.
Schenectady est un bon endroit pour cela. Il y a des forêts, des ruisseaux, des cascades, et quelques-uns des plus vieux bâtiments des États-Unis : de nombreux endroits pour laisser voyager votre imagination au dehors. Vous pourriez être n’importe où, du moment que vous avez un espace pour déambuler, un bureau, un stylo et un ordinateur et que vous avez réussi à démarrer, les idées viendront à vous d’elles-mêmes. »
Vous pouvez retrouvez cet article en langue anglaise sur le site d’Orbit UK/US/Australie.